Dans un contexte social et politique où les forces conservatrices travaillent sans répit à mettre la question des « identités » au coeur des débats, la multiplication d’initiatives mémorielles – depuis les années 1990 – fait office de cataplasme d’une société profondément inégalitaire, où le racisme et les discriminations sociales et économiques sont des caractéristiques structurelles. La situation de crise économique est utilisée pour renforcer toutes les résistances à l’appréciation de la société de la France du XXIe siècle comme faite d’altérités, nombreuses, diverses, complexes. Les préjugés les plus archaïques sont remis au goût du jour contre toutes les réalités sociales avérées, et leur instrumentalisation est toujours aussi efficace. Pour sortir de l’impasse sociale,
culturelle et politique de la société française, il y a urgence à déconstruire ces catégories stigmatisantes et leurs usages – qui ne sont pas neutres et fabriquent des rapports sociaux violents !

L’Histoire est un champ permanent de batailles idéologiques. Quelques exemples récents ; décret-loi sur la reconnaissance de la colonisation comme fait positif (février 2005), négationnisme de l’Holocauste, enjeux de mémoire et d’histoire sur la question de l’esclavage, sur la guerre d’Algérie, polémiques politiques récurrentes et encore récentes – et non sans arrière-pensée électoraliste – autour des « ancêtres Gaulois »… Pour ne retenir que ce dernier exemple, le « roman national » prône de fait les « racines chrétiennes de la France », « une France éternelle… », l’histoire des « grands hommes » et des « héros providentiels »… Cette histoire légitime une approche guerrière et impérialiste aux inévitables conséquences nationalistes et xénophobes.

De fait, les idéologues en tous genres et de tous bords prospèrent avec le « commerce de la mémoire ». Ils surfent sur un fonds de méconnaissance des citoyens des faits historiques et de l’Histoire, tout en pratiquant l’art de l’occultation, du déni, voire de la falsification. Leur instrument principal, « le peuple », mythifié, essentialisé, voire « racialisé » ! Les experts en histoire nationale entretiennent le « roman national » en dépit de l’évidence. Cependant, toutes les fictions identitaires ne résistent pas à l’analyse critique des historiens (voir le récent ouvrage sous la direction de Patrick Boucheron L’Histoire mondiale de la France, paru aux éditions Le Seuil, 2017).

L’Histoire de France, les histoires de France, s’inscrivent dans une histoire globale et connectée au monde en tout temps. Cette Histoire n’est ni « négative » ni « positive », elle est faite de contradictions qu’il est nécessaire de reconnaître pour avancer.
Comment transmettre une Histoire non exclusive, qui ne prenne pas en otage la République, ses valeurs et ses citoyens
de toutes provenances ? Une France dépouillée de toutes ses « identités » au pluriel ne pourrait faire France, n’en déplaise aux « trafiquants d’histoires » qui n’y connaissent rien en conjugaison et ignorent cette belle grammaire ! Que peut-on dire à un « enfant de la République », si on lui dénie le droit à sa singularité plurielle.

L’histoire officielle renforce l’invisibilité des groupes dominés et de luttes sociales (classes ouvrière et paysanne, femmes, migrants, jeunesses des quartiers populaires, chômeurs et précaires…). L’histoire officielle dé-politise en théorie et en pratique
les luttes revendiquant une égalité réelle des droits entre les individus, les groupes et les « peuples ». Le travail de mémoire et d’histoire critique sans injonction ou obligation d’un devoir de mémoire, ou de commémoration constitue par conséquent une alternative nécessaire et incontournable !

Notre histoire n’est pas un roman !
Contre toute forme d’écriture idéologique ou officielle de l’Histoire, la vigilance n’incombe pas uniquement aux historiens critiques, elle doit être partagée par le plus grand nombre de citoyens. Les « trous de mémoire » et d’histoire ne peuvent être éludés en permanence et de manière cyclique par des discours ou postures en trompe l’oeil. Tout historien responsable doit oeuvrer à la déconstruction des mémoires collectives et à l’émancipation des citoyens, en favorisant une culture critique et ouverte, contraire aux utilisations abusives de l’histoire et contre toutes les formes d’idéologie identitaire. Un travail sur les représentations et les identités est cependant voué à l’échec s’il ne s’accompagne pas d’une transformation réelle des conditions sociales, culturelles et
économiques d’existence des individus et des groupes sociaux.

AU PROGRAMME

En matinée (10h30-13h)

Projection du film « Le silence du fleuve, 17 octobre 1961 »
de Mehdi Lallaoui (1991, 52 min), suivi d’un échange en présence du réalisateur.

Après-midi (14h30-18h)

Historiennes, historiens et politistes sont conviés à réfléchir et échanger avec le public autour du thème de la rencontre « Notre histoire n’est pas un roman ! »
Olivier Lecour Grand Maison : La colonisation, un crime contre l’humanité ?
Sophie Wanich : La Révolution française n’est pas un mythe
Ludivine Bantigny :1968, un événement révolutionnaire ?
Laurence De Cock : Contre le commerce de l’histoire et de la mémoire, pour une histoire inclusive.
Anne Jollet : Construire les espaces d’une histoire populaire. Pour une réappropriation populaire de l’histoire et des mémoires confisquées.